Il existe une communauté slave musulmane en Bulgarie : les Pomaks, qui vivent dans les monts du Rhodope. Quelques figures controversées les pressent de se convertir à l’Église orthodoxe, comme le père Saraev. Celui prétend s’opposer à l’islamisation et à « l’assimilation forcée » des Pomaks par la communauté turque de Bulgarie.
Depuis 14 ans, dans la chaîne montagneuse du Rhodope, un processus de conversion est en cours. Ils sont nombreux, appartenant à la communauté musulmane des Pomaks, à se convertir à la confession orthodoxe.
L’un des protagonistes de cette histoire est Boyan Saraev, 49 ans, prêtre au passé obscur, personnage contradictoire mais extrêmement efficace au plan médiatique. Lui-même Pomak converti au christianisme, il est né dans le village de Žaltišel, une localité située dans les monts du Rhodope. C’est plusieurs années après la chute du communisme en Bulgarie, qu’il est devenu prêtre orthodoxe.
Beaucoup le considère comme un missionnaire ayant ramené les Pomaks du Rhodope au sein de l’église orthodoxe. En 1990, Saraev a créé le « Mouvement pour le Christianisme et le Progrès Saint-Jean Predteša », oeuvrant pour la conversion des Musulmans locaux au dogme oriental de la Chrétienté.
Le père Saraev visite continuellement les villages de cette région de Bulgarie, baptisant de nombreux Musulmans, et insistant sur le fait qu’ils ne sont autres que les descendants des Bulgares contraints à se convertir à l’époque du « joug ottoman ».
Mais ils sont plusieurs aussi, à avoir de sérieux doutes sur les desseins du père orthodoxe. Certains critiquent même le cérémonial adopté, le définissant comme exhibitionniste et commercialement avantageux. Pour d’autres, Saraev abuserait de la sensibilité des Pomaks déjà soumis à diverses discriminations : leurs noms, par exemple, ont été les plus changés de tout l’État, depuis 1912 jusqu’à l’époque dite de la « réintégration bulgare du Rhodope ».
Les critiques du père Saraev soutiennent également qu’il était membre des Services Secrets durant le régime communiste et que sous la soutane, il cacherait « un pistolet et la carte du parti communiste ». Ce que Saraev ne cache pas, toutefois, c’est d’avoir été diplômé en 1985 de l’Ecole de Simeonovo, connue pour avoir formé les officiers employés du Ministère de l’Intérieur ainsi que les futurs agents des Services Secrets.
Kardžali, l’église du père Boyan Saraev
J’ai rencontré le père Saraev à l’église Uspenie Bogorodicno où il officie, dans le quartier de Gledka, à Kardžali (une ville du Rhodope oriental). On y trouve aussi un nouveau monastère dont la construction, en cours depuis 2003, est entre autre possible grâce au soutient financier de nombreuses entreprises bulgares. Celui où officie Saraev est un complexe assez riche qui attire les touristes de toute la Bulgarie.
Le nombre de conversions attribuées au père Saraev n’est pas précisé. D’après lui, le fait important est « que le processus est en cours, qu’il doit être suivi, dirigé et encouragé ». Pourquoi ? Selon le père Saraev, pour contrer un processus exactement inverse, celui promu par le Mouvement pour les Droits et Libertés (MRF, parti qui représente la communauté turque en Bulgarie, ndt)) qui « cherche à assimiler les Bulgares mahométans (c’est ainsi que le père Saraev nomme la communauté pomak) et les « turcifier », c’est à dire les faire devenir Turcs ».
Phobie de l’islamisation
« Il existe des fondations islamiques qui opèrent dans toute la chaîne du Rhodope, insiste le père Saraev. Elles soutiennent des activités illicites anti-bulgares et anti-chrétiennes et tentent une « turcification ». Tout cela est possible parce qu’en Bulgarie règne le désordre et le chaos juridique, et chacun peut faire ce qu’il veut ».
Le père Saraev enfourche simultanément deux questions chères à l’opinion publique bulgare. D’une part, il joue sur les craintes d’une confrontation à l’Islam (facilement exploitables dans un contexte d’une « guerre de la terreur »), de l’autre, sur la xénophobie à l’encontre des minorités, dans ce cas la minorité turque. L’utilisation du terme « turcification » au lieu d’ « islamisation » en est symptomatique.
« Il y a le risque que les monts du Rhodopes soient complètement islamisés et que la région devienne autonome, une condition qui ouvrirait la route au retour de la souveraineté turque sur ce territoire géographique », continu Saraev, énonçant une vision de la géopolitique complètement détournée afin de servir le message qu’il veut faire passer. « Le parti turc MFR et son leader Ahmed Dogan sont la cinquième colonne de l’État turc ».
Le père Saraev se sent en outre porteur de progrès. « Celui qui tente d’innover en se libérant de la sphère rigide de la religion islamique ne rencontre qu’opposition et hostilité, affirme-t-il. Les gens sont obligés de se soumettre à la pression de l’imam, des représentants du parti turc, et des mufti du Rhodope. Dans les villages qui semblent vouloir rompre avec la tradition islamique, se concentrent en fait les financements pour attirer les jeunes et les enfants dans les mosquées ».
L’intégration européenne ? Par la conversion !
Selon Saraev, embrasser les valeurs européennes signifie aussi embrasser les valeurs chrétiennes. Et pour cela, le processus d’intégration à l’UE devrait aller de pair avec les conversions. Saraev affirme ensuite que l’orthodoxie est « la nature des Bulgares » et que pour cela, elle devrait être adoptée par l’État comme religion officielle. L’Orthodoxie devrait être traitée différemment des autres religions et l’Etat devrait aussi intervenir financièrement auprès des écoles orthodoxes. Une dernière chose : la religion orthodoxe devrait devenir une matière scolaire obligatoire dans les écoles de l’Etat.
Et à Zlatograd, ils se sont convertis ?
Zlatograd est une ville située dans la partie méridionale de la région des monts du Rhodope. Elle compte 14 000 habitants appartenant aux communautés turque, pomak, et bulgare. Zaro Pehlivanov (55 ans, ancien enseignant d’histoire) est propriétaire d’un petit café dans le centre de Zlatograd. Il est Pomak et commence par souligner que sa famille a subi plusieurs fois, depuis 1912, le changement de son nom. « Douze fois, depuis 1912, ils ont essayé de changer notre nom. C’est une insulte vis à vis de la communauté musulmane de la Bulgarie ».
Selon Zaro, Zlatograd a une tradition de cohabitation pacifique entre les différentes communautés qui l’habitent. « Il y a seulement quatre ou cinq familles nationalistes, mais ils le sont parce qu’ils sont des perdants et du coup ils veulent profiter sur le plan politique d’un éventuel conflit religieux ».
« Mais ici en ville, continue Zaro, il y a un niveau culturel assez élevé. Plusieurs membres de la communauté musulmane sont des professionnels, parmi lesquels des juges et des procureurs ; ils ne se manipulent pas facilement. C’est différent dans d’autres plus petites villes ou dans les villages ». Zaro s’explique davantage : « Par exemple à Madan (une petite ville à 26 km, ndt), il y a 28 mahala (villages de 5 à 10 maisons, ndt) dont les habitants ont des contacts avec d’autres régions seulement le vendredi, quand ils descendent en ville pour faire des achats. Ces personnes ont un niveau d’instruction particulièrement bas et sont de fait plus faciles à manipuler. Selon moi, les conversions, surtout parmi les jeunes, sont une façon de s’opposer à leur communauté d’appartenance, une sorte d’exhibitionnisme ».
En entrant dans l’église Uspenie na Presveta Bogorodica, construite en 1834, sous la domination ottomane, le prêtre, lui aussi un Pomak qui a converti plusieurs Musulmans de la région, nous souhaite la bienvenue. Une chose attire tout de suite l’attention : la majeure partie des fidèles présents sont des femmes. Parmi elles, il y a aussi quelques converties. À l’origine, Emilia se prénommait Meriam : « Je me suis convertie au Christianisme il y a 12 ans. Mon mari était musulman. L’Islam est une religion aride. Je ne comprends pas l’adoration dans les mosquées. Mon dévouement à l’islam était vide de signification. Quand j’ai compris les paroles du prêtre, j’ai décidé de me convertir au Christianisme de tout mon cœur », affirme-t’elle. A ses côtés, une autre convertie : « Nous voulons être Chrétiens en Europe, raconte-t’elle. Je me suis convertie pour être plus moderne et mieux intégrée socialement ».
Tanya Mangalakova
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