Maria Poumier se défend

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Mais qui c’est, cette Poumier que personne ne connaît ?

Je réponds pour tous ceux qui se sont déjà trouvés dans ma situation, brusquement projetés sous les projecteurs de l’inquisition avec une étiquette infamante, et pour ceux à qui cela peut arriver d’un jour à l’autre, simplement parce qu’ils n’auront pas embrayé automatiquement sur une consigne de boycott d’une maison d’édition, d’un ouvrage, ou de n’importe qui, connu ou inconnu d’eux.

Née en 1950 dans une famille bourgeoise, à dix-sept ans j’ai ressenti l’assassinat du Che comme un sacrifice extraordinaire qui exigeait, tout simplement, que l’on suive ses traces. Je suis allée offrir mes services à la révolution cubaine, et j’ai enseigné à l’université de La Havane plusieurs années, jusqu’en 1979. Agrégée d’espagnol depuis 1971, j’étais passionnée de littérature, de philosophie de l’art, d’esthétique, et on me demandait des cours dans ce domaine. C’est dès cette époque que les efforts de Roger Garaudy pour élargir les critères de valeur à l’intérieur du camp des communistes m’ont intéressée ; or je découvris dès que je tentai d’utiliser Pour un réalisme sans rivages, titre qui restera longtemps admirable, qu’il n’était pas en odeur de sainteté dans son propre camp. Cela me confortait dans mes convictions : j’appartenais au camp de la gauche, j’essayais d’être aussi solidaire que possible des damnés de la terre, et depuis la place singulière que le romantisme et le hasard m’avaient donnée, il me semblait que mon rôle était de desserrer les étaux idéologiques, de réintroduire la respiration de la pensée dans les domaines que je connaissais et que j’aimais, et cela dans mon milieu professionnel.

Puis je revins en France : dix ans de socialisme, avec toutes les férocités qu’une dictature férocement assiégée répercute jusqu’au coeur de la vie domestique, étaient venus à bout de ma faiblesse. Mon échec personnel a renforcé mon admiration pour les gens modestes, le peuple, infiniment plus résistant que nous autres, les intellos, dans leur endurance à la torture permanente que leur inflige l’impuissance. Le sens des valeurs, je continue à le reconnaître souvent chez les communistes, en Amérique latine comme en France, surtout lorsqu’ils refusent tout privilège, toute rentabilisation de leurs sacrifices, étant bien entendu que les communistes ne sont pas les seuls à me donner l’exemple de la constance dans l’adversité, et de la foi dans des valeurs hautement religieuses, celles qui relient les sociétés, en font autre chose que des troupeaux de consommateurs. En France, dans l’enseignement secondaire, je découvre la banlieue, et à nouveau l’exemple du courage et de la patience dans les familles immigrées. Dans les années quatre-vingt dix, je m’investis dans l’action sociale, en misant sur le potentiel des mères de famille étrangères et pauvres, en qui je voyais l’autorité, le sens de la responsabilité, potentialisées par les injustices qu’elles subissaient, en tant que femmes, que leurs maris autant que les conditions de l’expatriation contribuaient à confiner, à étouffer, à bafouer dans leurs aspirations élémentaires. Dans la perspective de l’auto-métissage que j’estime vivifiant pour chacun, j’organisais des activités interculturelles, j’invitais des conférenciers, je contribuais à faire reprendre pied dans le réel aux idéologues de gauche et aux féministes françaises, et je m’efforçais d’atténuer l’injustice sociale, tandis que les femmes musulmanes me communiquaient un peu de leur force et de leur astuce.

Voilà comment je retrouve Roger Garaudy, et j’épouse globalement son aventure intellectuelle, avec la redécouverte du religieux, et sa relecture de l’islam comme source d’une nouvelle jeunesse pour la pensée en Europe. Une fois nommée Maître de Conférences à l’Université de Paris VIII, Saint-Denis, ex Vincennes, avec le soutien des hispanistes et spécialistes de Cuba réputés les plus à gauche dans le monde universitaire, j’ai donc eu le plaisir de l’inviter à faire une conférence publique sur ” Islam et modernité “, avec l’accord de la présidence de l’université à cette époque, convaincue que c’était salutaire dans une université où il est probable que plus de la moitié des étudiants sont musulmans. A ce moment, pour moi, les juifs n’existaient pas plus que les corses ou les bretons, c’est à dire des éléments vivants du folklore national, et dignes, comme les corses et les bretons, d’une attention fraternelle dans la mesure où ils avaient parfois maintenant un statut minorisé. Sionisme, Palestine, étaient des questions très éloignées de mes préoccupations, je l’avoue à ma grande honte, les médias réussissaient parfaitement à me faire éviter de réfléchir à ces choses difficiles. Des énergumènes tentèrent par la force d’empêcher la conférence de se tenir, au prétexte que Le Monde et le Canard enchaîné venaient d’annoncer que Roger Garaudy avait écrit un livre négationniste. Dans les jours qui suivirent la CNT afficha des tracts dans l’université, qui se terminaient par ” Poumier tu ne passeras pas l’hiver “, tandis que la présidente se trouvait harcelée par certains enseignants et l’Union des étudiants juifs.

Depuis 1996, quelques enseignants n’ont cessé de tout mettre en oeuvre pour me marginaliser ; ils sont parvenus à me faire exclure du groupe de recherches auquel j’appartenais. Dans la mesure où je n’ai jamais exprimé la moindre opinion sur les chambres à gaz, et où Roger Garaudy est en fait victime d’un ostracisme général depuis 1982, date de son premier livre sur la Palestine, j’ai réalisé que la cause palestinienne est centrale pour notre époque, et qu’en France il existe un énorme continent submergé de pensée censurée et autocensurée, sous des prétextes divers.

J’abrège : j’ai à la disposition de tous les curieux le dossier de mes demandes de respect des usages démocratiques, auprès des autorités universitaires, dont les trois syndicats de l’enseignement supérieur ont reçu copie, et dont nul ne m’a jamais accusé réception, à commencer par le président de l’université de Paris VIII. A ce jour, le seul document qui m’a été communiqué officiellement est celui du groupe de recherches (entité qui n’engage nullement la responsabilité de toute l’université) qui m’a exclue, et qui, n’ayant pas été soumis à l’avis de tous les responsables du groupe, a été réfuté par certains de ses membres. Il faut donc en conclure que pour marginaliser quelqu’un, il suffit de propager la rumeur que c’est un abominable négationniste, parce qu’il refuse de se désolidariser d’un vieux militant et philosophe courageux qui aura marqué son siècle, et cherché à prendre, à chaque tournant de sa vie, la défense des plus vilipendés, restant parfaitement fidèle à l’anti-nazisme de sa jeunesse.

J’ai le sentiment que le dénigrement de mon action n’est rien en comparaison de la campagne actuelle de désinformation malveillante qui dénature le combat des Palestiniens pour leurs droits élémentaires est infiniment plus grave, et la France est ces jours-ci victime d’une campagne dans les médias pour que toute protestation contre les tueries perpétrées par Israel soit assimilée à de l’antisémitisme. Comme c’est bien là l’argument suprême auquel tentent de se raccrocher nos censeurs domestiques, je répondrai comme l’éditorialiste de l’Humanité : ” quelques sinistres apprentis sorciers courageusement anonymes s’efforcent d’importer sur notre territoire le conflit, d’essence fondamentalement politique, sous les traits du souffle de la haine religieuse ou raciale. Ces ” salauds ” de l’ombre -que le lecteur pardonne cet emportement de vocabulaire qui dit bien ce qu’il veut dire- font resurgir l’odieux spectre de l’antisémitisme : ils ne méritent que d’être méprisés, combattus, démasqués et punis. [2] Il serait parfaitement injuste de soupçonner d’antisémitisme quiconque porte un jugement sévère sur les actes des autorités israéliennes. ” (Claude Cabanes, 13 10 00). Laissera-t-on encore longtemps de telles critiques s’exprimer ?

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