Reportage paru dans l’hebdomadaire égyptien al-Arham :
La réunion d’aujourd’hui a lieu dans un appartement luxueux de Mohandessine. C’est le rendez-vous hebdomadaire avec cheikha Chérine, une prédicatrice qui tient un cercle d’études pour une trentaine de femmes. Ce genre de réunion est connu sous le nom de Maglès al-elm ou halaqa, textuellement réunion de sciences religieuses. Là, tout a été prévu pour avoir le plus d’espace. Les meubles du salon ont été déplacés au balcon pour ne laisser que les tapis sur lesquels vont s’asseoir les femmes. Sur la table de la salle à manger sont disposés des sandwichs, pâtisseries et boissons que le maître de céans a préparés pour l’occasion. L’allure distinguée des femmes tape à l’œil. Bijoux, maquillage, vêtements signés et importés, cheveux teints, ces femmes coquettes affichent de l’aisance. Les sujets abordés par la prédicatrice semblent avoir été bien choisis pour intéresser ces femmes de la haute société égyptienne. On parle de tout : vie conjugale, enfants, soucis quotidiens, charité et moyens de s’approcher de Dieu. Mais, l’important est que le message ne soit pas trop didactique. « Nous voulons les convaincre que le chemin vers Dieu n’est pas difficile », dit Nermine, une habituée de ces cercles d’études qui vient de fonder une association religieuse caritative. Elle explique que c’est le cheikh Omar Abdel-Kafi qui a été le premier à avoir approché la classe huppée. Lui-même issu de l’élite cairote, son souhait était de faire réintégrer cette catégorie à l’islam. Il a donc lancé en 1990 la première halaqa destinée aux femmes de la jet-set. « Si l’on devait inviter ces femmes à participer aux leçons qui se tiennent dans les mosquées, aucune ne viendrait. Elles préfèrent les rencontres qui se tiennent au sein de cette classe », répétait-il. Ainsi, le but principal de ces réunions était d’attirer cette catégorie vers la religion sans lui compliquer la vie.
Mais, dans cette ambiance, argent ne rime pas avec modernité puisque tout baigne dans un conservatisme très marqué. « La classe huppée mène une vie extravagante en tout. Style vestimentaire recherché, consommation exagérée, enseignement international des enfants, vacances luxueuses, vastes logements … Par conséquent, sa pratique de la religion est aussi poussée à l’extrême, accordant une importance considérable aux apparences. Classe sociale et richesse empreignent tout son comportement, y compris la pratique et la compréhension de la religion », explique le Dr Abdel-Sabour Marzouq, penseur de tendance islamique.
Joindre la piété à l’agréable
C’est en fait au début des années 1990 que cette tendance a commencé à prendre forme. Réunions religieuses, associations caritatives fondées par l’élite, apparition de cheikhs en vogue, accoutrement pour voilées dernier cri, CD au lieu de cassettes religieuses se vendant dans les clubs et les lieux de rassemblement de l’élite égyptienne. Et la toute dernière nouveauté : les meubles de style islamique qui ont fait leur apparition sur le marché. La tendance a engendré tout un business.
A l’hôtel Four Seasons au bord du Nil, un défilé de mode a lieu dans la boutique de luxe Beymen. La collection propose en exclusivité des tenues à la mode qui concilient modernité et pudeur. « Pendant des années, j’ai eu du mal à trouver des vêtements élégants convenables à mon statut. Si je me suis voilée, ce n’est pas une raison pour renoncer à ma coquetterie. Heureusement que les maisons de mode ont commencé à confectionner des tenues chic pour les femmes voilées qui sont prêtes à claquer de grandes sommes pour rester coquettes », dit Chérine, la trentaine, épouse d’un commerçant.
Et comme beaucoup d’autres dames appartenant à la classe huppée, cette jeune femme tente de concilier élégance et respect de sa religion.
Piété et distinction, telle est la formule. Un besoin exploité par plusieurs entreprises et boutiques. Ces dernières ne cessent d’offrir divers services pour ce genre d’élite et les abayas brodées à la main sont actuellement vendues dans des boutiques pour femmes voilées à 5 000 L.E., voire un peu plus.
Hossam est un jeune architecte habitant le quartier de Madinet Nasr. Il doit se marier dans une semaine. Mais son conservatisme l’empêche de célébrer son mariage dans la mixité. Il a réglé son problème en invitant un ensemble musical religieux. Divisé en deux troupes, l’un animera la soirée pour les femmes et l’autre pour les hommes. A l’hôtel cinq étoiles, il a l’intention de réserver deux salles séparées et exige un personnel qui sera au service des sexes féminin et masculin. La facture promet d’être bien salée puisque le jeune architecte aura à débourser environ 100 000 L.E.
Le Dr Abdel-Sabour Marzouq estime que ce mode de vie est en contradiction avec l’esprit de l’islam. « L’islam est une religion qui appelle à la simplicité et au renoncement aux plaisirs de la vie. Ces fidèles exagèrent et sont loin du concept réel de la religion musulmane. Cette tendance qui s’est propagée en Egypte a des objectifs plutôt commerciaux. Estimant que cette catégorie sociale possède un pouvoir d’achat important, les entreprises n’ont pas hésité à concevoir des services faits exprès pour elle », explique-t-il.
Cet esprit s’étend même aux sites de villégiature comme celui qui vient d’être inauguré sur la route désertique Le Caire-Alexandrie, Al-Ofoq (l’horizon). A l’intérieur, le luxe est frappant. Mais, ce qu’il a de plus singulier, c’est la loi qui le gère. Ici, la mixité est catégoriquement interdite. Une piscine pour les hommes et une autre pour les femmes et leurs enfants. Idem pour les restaurants, salles de gymnastique et parcs de jeux. En fin de journée, les familles se retrouvent à la réception et prennent le chemin du retour vers Le Caire, après avoir vécu des moments de distraction, à leur manière.
Des réserves, des interdictions, des tabous, il y en a plein dans ce nouveau mode de vie. Le tout sous le nom de la religiosité. Yasmine est une nouvelle mariée. Elle porte le niqab depuis quelques années. En préparant son appartement, elle a dû faire plusieurs modifications qui ont pour but de répondre à ses principes. La réception a été divisée en deux parce que la mixité chez Yasmine est interdite. Elle a aussi installé des vitres opaques tout autour de son balcon pour ne pas prendre le risque d’être aperçue par un voisin. Les meubles et les tapis de sa maison, elle les a tous achetés d’Indonésie et de Malaisie car elle préfère le style islamique. Et elle a évité tout ce qui est européen ou américain. Ses week-ends ? Elle les passe avec un groupe d’amies dans une villa située dans la région d’Ahmad Orabi, sur la route d’Ismaïliya. Là-bas, la villa, entourée d’arbres et dont la piscine est couverte de plafond en vitres, ne permet à personne de jeter un coup d’œil sur les jeunes femmes qui se défoulent.
Yasmine a aussi ses propres cheikhs. Ceux qui savent s’adresser à sa classe sociale. « Avec Amr Khaled, on a découvert un nouveau visage de l’islam. C’était un phénomène religieux important. Ce jeune prédicateur, qui s’adresse aux riches, qui sait parler leur langue, a réussi à viser les gens qui ont de l’influence, du pouvoir, ceux qui peuvent changer les choses », explique Ali Fahmi, sociologue. A son avis, la chose la plus importante que Khaled a faite, c’est qu’il n’a pas culpabilisé les riches, comme faisaient avant les autres hommes de religion. Une attitude qui a encouragé cette classe à faire le premier pas vers la religion.
D’après Ali Fahmi, ce style de piété typique à la classe riche nous a été importé des pays du Golfe. Les familles égyptiennes qui ont vécu au Golfe pendant des années sont revenues avec des fortunes, mais aussi avec des idées et une façon de voir la religion, influencée par le style de vie wahhabite. « Ils ont adopté un islam proche des préceptes wahhabites, connus pour leur rigorisme. c’est un retour en arrière », explique-t-il.
Ainsi, concilier fet appât de la vie moderne avec piété est devenu un nouveau mode de vie. Certains riches ont même recours à la piété pour réaliser leurs propres intérêts. Les candidats aux élections parlementaires sont fiers de se prendre en photo avec leur zébiba (marque sur le front signe ostentatoire d’amour de la prière), pour montrer leur grande ferveur. Les tables de charité qu’ils étalent pendant le mois de jeûne accentuent leur image de grande ferveur, et donc leur fait gagner plus de fans.
Mais, cette tendance ne semble pas plaire à tout le monde. « La religion ne doit en aucun cas servir les intérêts personnels, c’est avant tout une relation personnelle entre le fidèle et son Dieu, le respect d’autrui, sans avoir besoin d’autant d’apparences », conclut
Abdel-Sabour Marzouq .


0 responses so far ↓
There are no comments yet...Kick things off by filling out the form below.
Leave a Comment