Chronique hebdomadaire de Philippe Randa, écrivain (www.philipperanda.com) et éditeur (www.dualpha.com)
Décidément, Jean-Marie Le Pen dérange bien du monde… La dernière émotion en date qu’il ait suscitée a été son discours de candidature à la Présidence de la République, prononcé dans le lieu hautement symbolique de Valmy.
La gauche et la droite s’en sont étouffées de rage ! Normal, elles ont pris l’habitude de s’offusquer par principe de tout ce que peut dire ou faire le Président du Front national. Chez l’une comme chez l’autre, face à l’intéressé, se draper dans une dignité citoyenne est devenu automatique. De la déformation politique, somme toute.
La vaste fumisterie du « droit d’inventaire »
Mais une frange de la droite dite extrême s’en est offusquée aussi, hurlant de concert au drame historique, à la honte nationale, à la forfaiture politique… et, des cris au fantasme, certains ont volontiers franchi le pas : la décision du candidat à l’élection présidentielle n’était pas une simple provocation, un douteux coup médiatique, mais bel et bien la preuve d’un complot, un de ces complots de tout et de n’importe quoi dans lequel l’homme de la droite ou de la gauche dite extrême n’aime rien tant qu’à croire.
Derrière ce choix éminemment politique, certains ont reconnu l’influence de la Franc-Maçonnerie, pour eux éternelle responsable de chaque maux de la politique française et Dieu sait qu’elle en compte !
D’autres y ont vu pire : une scandaleuse profanation de leur cimetière historique. Jean-Marie Le Pen n’aurait rien moins qu’insulté les martyrs de la Révolution française, sali la mémoire de Louis XVI et de Madame, fait allégeance à la Gueuse, trahi Dieu, ses Saints et ses œuvres… J’en passe et des bien pires dans la longue litanie des horreurs engendrées par son choix sacrilège !
Au moins, l’occasion aura-t-elle été donnée à quelques millions de Français d’apprendre qu’il s’était passé quelque chose dans notre passé et à cet endroit-là.
Valmy n’a certes pas été une bataille livrée en bonne et dûe forme, telle que l’image d’Épinal en a été forgée. La victoire des armées françaises, remportée contre monnaie sonnante et trébuchante, n’a guère été épique, certes… mais elle n’en a pas moins été. De cette victoire est née la République française. Ce n’est pas rien, tout de même, qu’on le déplore ou non.
Goethe n’a pas manqué de le remarquer : « D’aujourd’hui et de ce lieu date une ère nouvelle dans l’histoire du monde ».(1)
Prétendre à la Fonction suprême, c’est avant tout accepter tout l’héritage de son pays, quoiqu’on en pense et quel qu’il soit. Chaque Français est aujourd’hui tout autant le descendant de Clovis et de Madame de Pompadour que de Robespierre ou de Charlotte Corday, de Dreyfus ou de Clemenceau, de Charles De Gaulle ou Philippe Pétain, et nos enfants le seront tout autant de François Mitterrand et de Jacques Chirac que de Jean-Marie Le Pen.
Le « droit d’inventaire », en histoire comme en politique, restera à jamais une vaste fumisterie.
L’extrémisme, une terrible fatwa citoyenne
Néanmoins, après de telles réactions, on peut légitimement se demander si Jean-Marie Le Pen et le Front national, tel qu’il se présente en ce début de XXIe siècle, sot toujours – s’ils l’ont jamais vraiment été – à classer dans la droite dite extrême.
Dans notre société où le « paraître » est chaque jour plus important que « l’être », il est toujours dangereux d’être un jour accusé « d’en être ». Dans le passé, c’était d’être membre d’une mythique 5e Colonne… ou homosexuel le reste du temps ; aujourd’hui, c’est d’être « extrémiste », étiquette infâmante entre toutes. Il est vivement conseillé de tout faire pour échapper à cette fatwa citoyenne. Ce qui n’est guère aisé, admettons-le.
Les scores élevés du FN et de son leader ne seraient que la conséquence ponctuelle d’un vote contestataire faisant grossir artificiellement les 1 à 2 % du corps électoral de l’extrêmisme droitier…
On notera au passage que cette contestation dure désormais depuis près d’un quart de siècle et que, loin de s’essouffler, ce vote semble toujours en phase de progression, aussi lente qu’inexorable. Il y a donc lieu de s’interroger sur le bien-fondé d’une telle affirmation péremptoire.
1 à 2 % donc : cette certitude rassure sans doute nombre de nos concitoyens, terrorisés par la perspective de voir notre pays sombrer dans une abominable dictature où l’on ramasserait un coup de matraque à chaque coin de rue et où la fameuse liberté de penser à laquelle tout le monde dit tenir tant, n’existerait plus.
Là encore, quelques esprits malins rétorqueraient facilement qu’il suffit de se rendre dans certaines banlieues pour, non pas être matraqué par des forces qui font respecter de moins en moins l’ordre, mais agressé par une très turbulente jeunesse… et que la sacro-sainte liberté de pensée se résume de nos jours, pour des millions de Français, aux jeux et aux feuilletons télévisés, entre deux retransmissions sportives. Passons…
Remarquons enfin que le suffrage universel rebutant la plupart d’entre eux, les terribles extrémistes de droite se dérangent rarement jusqu’à un bureau de vote. Et il en va de même dans tous les pays, depuis la nuit des temps.
La nostalgimania
Pour beaucoup, l’extrémisme de droite commence, selon affinités, à la droite de Laurent Fabius, le fascisme à la lecture du Figaro et le nazisme désormais à la simple mise en doute du Choc des cultures, tel que défini par l’américain Samuel Huntington.(2)
Quant au révisionnisme, dernier tabou politique, il débute quant à lui à la moindre critique de l’État d’Israël et est tout autant de l’extrême gauche que de l’extrême droite.
Tout ceci n’est pas très sérieux, mais force est de constater que cela a marché longtemps… jusqu’à un certain 21 avril 2002 où ce grossier manichéisme a fait long feu… Jean-Marie Le Pen aura au moins réussi cette gageure. S’il ne devait rester que cela de toute son action politique, ce serait déjà considérable.
Car ce coup terrible asséné au prêt-à-penser intellectuel, né des événements de Mai 68, a durablement sonné extrémistes de gauche comme de droite. Les premiers sont les grands absents de la scène politique depuis lors : Arlette Laguiller est tombée aux oubliettes médiatiques, tandis qu’Olivier Besancenot hante tellement ces médias qu’il n’a plus le temps de faire autre chose : qu’a dit ou fait l’extrême gauche lors des émeutes de banlieues voici un an ou lors des manifestations contre le CPE six mois plus tard ? Rien. Exit l’extrême gauche depuis le 21 avril !
Et l’extrême droite ? Il suffit d’entendre leurs représentants pour comprendre qu’ils sont les premiers désemparés, non pas par une quelconque animosité envers Jean-Marie Le Pen, mais parce que son résultat au premier tour de l’élection présidentielle a ouvert la porte à des espérances politiques futures et celles-ci ne les ont jamais intéressés.
L’extrême gauche est empêtrée dans ses antiennes victimaires : aliénation du prolétariat tel que défini dans Le manifeste du Parti communiste de Karl Marx (écrit en 1845), repentance pour l’esclavage (aboli en 1848), persécutions des Trotskistes par les Staliniens (dans les années 20 et 30 du siècle dernier)…
Pour l’extrême droite, les antiennes sont plus nombreuses encore : pour certains, la fin de l’Ancien Régime avec la décapitation de Louis XVI marque la fin des temps ! Pour d’autres, Waterloo a mis un terme à la Grande épopée napoléonnienne qui seule valait toutes les excitations de ce Monde. Pour certains encore, la décolonisation d’après-guerre est l’abomination suprême. Il y en a comme cela pour tous les goûts à toutes les époques : de la Bataille de Berlin et le crépuscule de ses Dieux, sinon de l’Olympe, du moins de Nuremberg avec leurs gigantesques défilés au pas de l’Oie qui n’auraient rien été d’autres, finalement, que l’aspiration ultime de l’Humanité… à ceux pour qui tout s’expliquerait s’il était prouvé que « les chambres à gaz n’avaient pas existé », si la loi Weil sur l’avortement n’avait pas été votée, si et l’Algérie n’avait pas été perdue, si la France n’était pas entré dans l’Union européenne, si les intégristes catholiques prenaient d’assaut le Vatican ou encore si Thor, Odin et Panoramix étaient célébrés comme il se doit dans chacun de nos terroirs, à défaut de nos clochers…
Quand la touche « repeat » reste bloquée
Pour un extrémiste, qu’il soit de gauche ou de droite, l’avenir n’a aucun intérêt. Ce qui l’obsède, c’est le passé. La justification de celui-ci en général et des échecs et des défaites en particulier. Ce n’est pas gagner de nouvelles batailles pour façonner un monde meilleur, ou un peu moins mauvais, qui le motive, c’est ressasser ad vitam aeternam d’historiques rancœurs.
La réalité de l’extrême gauche comme de l’extrême droite est cette confusion permanente du domaine politique et du domaine historique. Pour les premiers, la touche « repeat » reste bloquée sur quelques événements du passé… Pour les seconds, la nostalgie d’un passé est toujours préférable à la réalité présente et plus encore à celle de demain…
Et, en ce début de siècle, ils se veulent ainsi les gardiens de temples qui n’existaient déjà plus à leur naissance, ils s’autoproclament les dépositaires d’époques et de mœurs que les moins de cent ans pour les uns, les moins de trois siècles pour d’autres, n’ont jamais connus.
Le drame de l’extrémiste de gauche et de celui de droite, c’est qu’à force de ressasser le passé, le train de l’Histoire quitte chaque fois la gare sans eux…
Notes
(1) Cette phrase a été écrite par Goethe dans son ouvrage Campagnes de France et de Mayence, publié en 1817, au sujet de la bataille de Valmy qui opposa les Français et les Prussiens le 20 septembre 1792. Goethe assista à cette bataille dans la suite du Grand-Duc prussien Charles-Auguste.
(2) La gauche parlementaire comme la droite tout aussi parlementaire l’a ainsi imposé dans les esprits pour mieux monopoliser le Pouvoir. Cette droite-là s’est ainsi laissée piégée, malgré ce que cela lui a coûté électoralement ; rappelons-nous cette sublime tirade de l’ex-Ministre RPR Michel Noir : « Plutôt perdre les élections que son âme ». Lui a perdu les premières et sa réputation, à défaut de la seconde, mais avait-il seulement une âme ?
Cette chronique de Philippe Randa vient de paraître dans le premier numéro (automne 2006) de la revue Synthèse nationale, revue trimestrielle politique et culturelle fondée par Roland Hélie (roland.helie@club-internet.fr).
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2 responses so far ↓
1 FGGF // Oct 29, 2006 at 11:41
Le gros problème c’est que on peut être un “extrèmiste du centre mou” ….
Le plus grand danger ne réside pas dans les extrèmismes de droite ou de gauche, parfaitement ciblés, identifiables, et dont les raisonnements et positions politiques sont aussi prévisibles que la position des aiguilles sur le cadran d’une montre …. mais le danger vient des “extrèmistes du centre mou”, de ceux qui se disent tellement tolérants qu’ils ne tolérent pas l’intolérance, de ceux qui par gout et amour de la liberté et de la diversité privent de liberté ceux qu’ils (eux mêmes …) désignent comme des énnemis de la liberté et des diversités …..
2 FGGF // Oct 29, 2006 at 2:17
Le plus grave et le plus dangereux ce n’est pas l’extrèmisme de gauche ou de droite clairement identifié, c’est l’extrèmisme du “centre mou” !
L’extrémisme de ceux qui se disent tolérants mais qui rejettent violemment ceux qu’ils qualifient d’intolérants, l’extrèmisme de ceux qui disent combattre pour la liberté et les diversités mais qui refusent aux autres le droit d’être différents et libres de penser différemment ……
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