L’opinion d’une journaliste moscovite Marianna Belenkaïa ( de l’agence RIA Novotsi)
Le 16 mai, le nouveau président de la République française, Nicolas Sarkozy, entre en fonctions. Il devra venir à bout de tâches ardues dans les sphères les plus variées. Deux problèmes sont sans doute parmi les plus difficiles à résoudre : l’immigration et la politique au Proche-Orient (au sens le plus large, y compris l’ensemble du monde arabe, l’Iran, la Turquie et Israël).
Ces problèmes ne préoccupent pas seulement les Français, ils intéressent aussi les observateurs à l’étranger. Tout particulièrement en Russie, car les problèmes qui se posent dans ces deux pays sont pour beaucoup similaires.
Quand on parle des liens traditionnels avec le monde arabe, d’un écheveau de relations historiquement emmêlé avec Israël, de l’islamophobie et de l’antisémitisme, ainsi que de l’ambition de jouer un rôle particulier dans le règlement au Proche-Orient, de la recherche de sa propre place dans l’arène internationale, de sa propre identité, de l’influence de la situation politique intérieure et de la situation démographique et sociale sur la politique extérieure, on ne peut dire tout de suite s’il s’agit de la Russie ou de la France.
La politologue russe Irina Mokhova faisait remarquer dans un article intitulé Les problèmes de l’immigration en France à la veille de l’élection présidentielle (publié sur le site de l’Institut du Proche-Orient), que la société française est en train de revoir aujourd’hui des notions telles que la nation et l’identité nationale. La France s’en tient toujours au principe de “l’Etat-nation” selon lequel tout individu qui partage les principes républicains en est le citoyen, sans que son origine ethnique ou sa religion soit prise en compte. Du moins en était-il ainsi jusqu’à présent.
Formellement, la France reste fidèle à ce principe mais on voit, dans la réalité, qu’une bonne partie des immigrés gardent leur identité ethnique et religieuse (différente de l’identité européenne “traditionnelle”) et ne s’intègrent pas. Et Nicolas Sarkozy, lui-même issu d’une famille immigrée (Hongrois et Juifs grecs) soulève la question de savoir qui peut prétendre vivre en France.
Irina Mokhova rappelle qu’en juin 2006 le Sénat français a approuvé un projet de loi qui durcit les critères d’immigration. Ce texte avait été présenté par M. Sarkozy alors qu’il était ministre de l’Intérieur. Il prévoit toute une série de nouvelles mesures, dont la conclusion avec l’Etat d’un contrat d’accueil et d’intégration ainsi que la maîtrise obligatoire du français. Cette loi abroge la régularisation automatique des étrangers à l’issue de dix années de vie sur le territoire français. Désormais les nouvelles demandes de régularisation seront examinées au cas par cas, sur des critères particuliers, dont l’un des principaux est le degré d’intégration à la culture française des enfants d’immigrés en situation irrégulière.
Les opposants politiques à Nicolas Sarkozy ont voté contre ce projet de loi, estimant qu’elle lésait les droits des immigrés et pourrait aggraver la xénophobie en France. Ils prônaient l’augmentation du financement national et européen des centres d’assistance et d’adaptation des immigrés, ainsi que le rétablissement du droit à la régularisation automatique après dix ans de séjour clandestin sur le territoire français.
Les efforts déployés en France pour venir à bout du problème de l’immigration sont aussi très instructifs pour la Russie, où l’afflux d’immigrés ne cesse de croître. Or la Russie n’a toujours pas de politique d’Etat en matière d’intégration. On la croyait inutile autrefois car la plupart de ceux qui arrivaient en Russie avaient grandi dans le même milieu soviétique que les Russes. Pourtant, l’expérience montre que les quinze années qui se sont écoulées depuis la disparition de l’URSS ont suffi à anéantir ce que ses citoyens avaient eu en commun, y compris la connaissance de la langue russe. Il n’est plus rare, en effet, que les enfants d’immigrés ne parlent pas russe ou que, s’ils sont capables de s’exprimer dans cette langue, ne savent ni la lire ni l’écrire, ce qui crée inévitablement des problèmes pour leur scolarisation. Et ce n’est que la partie visible de l’iceberg.
Ainsi, tout comme pour l’Europe, le problème de l’adaptation des immigrés est très sérieux pour la Russie. Et tout comme les Français, les Russes se demandent comment et sur quels principes intégrer les nouveaux venus. Ils se demandent aussi si l’aggravation des problèmes d’identité nationale est liée exclusivement à l’immigration.
On ne doit pas oublier non plus que le “thème de l’immigration” est étroitement lié non seulement à la sécurité intérieure, mais aussi à la politique extérieure.
C’est en grande partie aux médias (tant français qu’étrangers) que Nicolas Sarkozy doit sa réputation “d’islamophobe”. Son attitude à l’égard des immigrés, ainsi que son opposition à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne n’y ont pas été pour rien non plus. D’ailleurs, le “problème turc” s’inscrit tout à fait dans le même cadre que celui “de l’immigration”. C’est effectivement la même question de l’identité, à cette différence près qu’il ne s’agit plus des Français mais de tous les Européens. Et c’est encore le même problème de l’intégration.
L’image “d’islamophobe” ne pouvait manquer d’éveiller une certaine méfiance à l’égard de Nicolas Sarkozy dans les pays musulmans et ce, d’autant plus qu’il a des origines juives et a un jour déclaré être “l’ami d’Israël”. Beaucoup craignent aussi un rapprochement entre Paris et Washington qui se répercuterait incontestablement sur la situation au Proche-Orient. Mais, d’autre part, n’y a-t-il pas eu d’alliance américano-française sous la présidence de Jacques Chirac ? Paris s’est indéniablement opposé à la guerre en Irak et a fait preuve de plus de retenue sur la question iranienne, mais cela ne l’a pas empêché de faire front uni avec Washington face à l’évolution de la situation autour du Liban et de la Syrie.
La France de Jacques Chirac agissait, dans chaque situation concrète, en fonction de ses propres intérêts et rien n’indique que ce principe change radicalement sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
Quoi qu’il en soit, le président nouvellement élu se trouve en face d’un vrai casse-tête : que faire pour résoudre le problème de l’identité, relever les défis de l’intégration européenne et trouver un équilibre entre le monde islamique et Israël, tout en tenant compte des intérêts des communautés musulmane et juive de France.


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