Depuis dix ans, ils sont apparus. Eux-mêmes prétendent défendre l’islam traditionnel, pourtant, nombreux sont ceux qui les considèrent comme un danger et une menace. Les Selefi, plus connus sous le nom de Wahhabi, font désormais partie de la société du Kosovo. Aujourd’hui, ils sont partout.
Parmi les nombreux fidèles de la nouvelle mosquée de Vucitern, on voit de nouveaux visages. Des enfants, des vieux hommes courbés… Et parmi eux on remarque inévitablement quelques hommes qui se distinguent par leur apparence et leur façon de prier. On les remarque, et pas seulement à la mosquée. « Voilà les barbus, les barbus ! », ces mots peuvent vous échapper ou vous venir à l’esprit lorsque vous les voyez passer près de vous.
Mais en dehors de leur apparence extérieure, peu nombreux sont ceux au Kosovo qui les connaissent vraiment.
Le Wahhabisme est actuellement considéré par les théologiens de l’école religieuse islamique Hanefi, comme le courant le plus extrême et le moins tolérant de la religion musulmane. Les adeptes de ce mouvement, quant à eux, n’aiment pas être appelés Wahhabi. Ils préfèrent le terme Selef.
Albert Haziri-Zejdi, 29 ans, originaire de Gjilan et diplômé à l’Université de Zerkasé en Jordanie, est considéré comme un des représentants les plus influents des Selefi (ou Wahhabi) au Kosovo. Albert, qui vient de changer son nom en Zejdi, donne les raisons pour lesquelles ils n’aiment pas être appelés Wahhabi..
« Nous n’appartenons pas au même mouvement. Muhamemed ibn Abdul-Wahabi est seulement un des grands érudits de l’islam. En son temps, il permit au peuple d’accéder à une éducation religieuse. Ceux qui ne nous dénigrent, nous et notre nom, tentent d’effrayer les gens en leur disant que nous sommes Wahhabi » explique Albert, auteur du livre « Positions selefites dans certaines questions méthodologiques ».
Selon la doctrine wahhabi, toute personne qui ne suit pas les préceptes du mouvement est considérée comme takfir (non croyante). Le mouvement commence à s’étendre et avec elle l’intolérance envers les autres communautés religieuses..
« Il n’y a pas de différence essentielle entre les Wahhabi et les Selefi, il s’agit du même phénomène » souligne le conseiller de la Communauté islamique du Kosovo, Resul Rexhepi.
Le conseiller de la Communauté islamique se souvient de l’apparition des premiers Wahhabi au Kosovo. « Dans le temps ce mouvement n’était pas présent au Kosovo. Il est apparu ces 20 dernières années, principalement après la guerre au Kosovo » explique Rexhepi. Selon lui, ce courant est arrivé au Kosovo par les étudiants albanais revenant Arabie Saoudite, et de l’Université de Medina. « Cependant, on ne peut également exclure l’influence de quelques organisations venues principalement de l’Arabie Saoudite. Par le suite se sont développées des organisations kosovares converties au Wahhabisme ».
Pour les adeptes de ce courant, le Wahhabisme représente le salut de l’islam dans la région. Pour d’autres, ce mouvement constitue surtout une menace pour l’islam traditionnel pratiqué au Kosovo depuis presque six siècles. Si les responsables de la Communauté Islamique du Kosovo- la plus haute autorité islamique du pays – se gardent bien de faire toute la vérité sur ce mouvement, certains jeunes qui les ont côtoyés, affirment sans détours que les représentants Wahhabi arrivent pour prendre le pouvoir.
Gj.B précise avoir connu les Wahhabi en 1995 alors qu’il était élève à l’école coranique. Selon ses déclarations, on lui aurait proposé plusieurs fois de l’argent. Au Kosovo, beaucoup pensent que les Wahhabi sont soutenus financièrement par des organisations arabes. Pour Zejdiu de Gjilan, ce n’est que de la propagande de la Communauté islamique du Kosovo.
« Tout ceci n’est que mensonges. Je suis désolé que ces calomnies aient été colportées sur la place publique par quelques membres de la Communauté Islamique. Sans est-il possible d’attirer un jeune kosovar par l’argent, mais des dizaines, des centaines, des milliers ? »
L’apparition des Wahhabi a brisé pour la première fois l’unité de la Communauté Islamique du Kosovo. L’arrivée des Wahhabi semble avoir concurrencé le courant officiel Hanefi pratiqué depuis des siècles. Désormais ce dernier n’échappe plus à une remise en question…
« L’arrivée de ce courant a créé une division, c’est indéniable. Le fait simple qu’il y ait désormais des Sunnites et des Selefis a brisé une unité vieille de six siècles. Les musulmans du Kosovo et de la région sont à présent ébranlés » explique Resul Rexhepi.
Pour les responsables de la Communauté islamique du Kosovo, ce mouvement ne correspond pas à l’identité des Kosovars. “L’école juridique hanefi, héritée de 6 siècles de traditions, s’adapte à la nature des Kosovars et au contexte dans lequel nous vivons” explique avec conviction le conseiller Rexhep. Pour Zejdiu au contraire, les Kosovars, comme les Musulmans du reste du monde, peuvent s’adapter facilement à cette forme de l’islam.
Gj.B. n’est pas avare d’accusations contre les Selefi : « Ce sont des destructeurs. Toutes les attaques, le 11 septembre, Madrid et toutes les autres dans le monde sont commises par les membres de cette secte. Le prophète dit que le Musulman ne peut pas même abîmer l’arbre d’un croyant d’une autre religion et les Wahhabi lancent des bombes dans des lieux publiques. Ce sont des destructeurs. Ce n’est pas une école juridique comme les autres : le wahhabisme est simplement la chose la plus néfaste de la religion musulmane ». « Contrairement à ce que pense le peuple, tout porteur de barbe n’est ni un terroriste, ni un fidèle de Ben Laden » répond Zejdiu.
Le Wahhabisme appelle à retourner aux pratiques traditionnelles de l’islam, celles de ses origines. Cela sous-entend la soumission de l’individu à des règles strictes : habillement spécifique, prières quotidiennes, attitudes strictes envers les femmes, etc.
« Le danger avec cette secte est qu’elle espèrent créer un jour ou l’autre un califat mondial. Milosevic affirmait que là où il y a une maison serbe, il fallait faire un état serbe, eux pensent que là où il y un musulman il faut créer un califat. Le jour où le Kosovo aura son indépendance, ils vont détruire l’islam ici » ajoute Gj.B.
Pour autant, actuellement on sait que les Wahhabi au Kosovo ne fonctionnent pas sous une forme organisée. Les responsables de la Communauté Islamique ne se sentent pas encore menacés par les Selefi. Selon Rexhepi, « malgré les faits mentionnés plus haut le CI ne se sent pas menacé. Pour nous ce sont des Musulmans et il n’y a pas de risque venant d’eux ». Le problème est que désormais l’unité des musulmans kosovars est brisée.
Zejdiu résonne autrement : « A cause de la voie juridique et religieuse qu’elle mène, nous n’avons aucun rapport avec la CI du Kosovo. Nous espérons que dans un avenir proche la CI va changer, elle se doit d’être plus tolérante avec nous ». Selon lui, ils n’existe pas encore de structure organisée au Kosovo. Ni de leader. « Aujourd’hui, nous sommes indépendants mais nous espérons que dans un avenir proche, nous allons être en mesure de constituer une structure organisée ».
La Communauté Islamique ne dispose pas d’informations sur l’organisation institutionnelle des Wahhabi. Selon Rexhepi, « s’ils possèdent une forme d’organisation parallèle, ils seront considérés comme des dissidents ».
« Ils ont leur hiérarchie, mais elle est très secrète. Il est primordiale que cette secte ne parvienne pas à la tête de la Communauté Islamique du Kosovo. Si cela arrive, la secte s’institutionnalisera » déclare Gj.B. Selon lui ce phénomène prend de l’ampleur car l’économie reste dans une situation catastrophique. « Si vous observez ces gens, vous voyez qu’ils sont sans avenir. Pas de travail, pas d’école, rien ».
Refki Morina


